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Mercredi 21 novembre 2007 3 21 /11 /2007 18:04

                            ELLE S’APPELAIT BLOODY MARY

 

J’étais en formation à l’époque, à VITROLLES dans les BOUCHES DU RHONE.

T.J en était, et en est toujours du reste, le directeur, propriétaire et instructeur.

Sa passion pour les chevaux l’avait amené dans l’enseignement de cet art, au combien complexe.

Le regard du maître, car c’est ainsi que je le considérais, était pour moi une source d’inspiration, et je buvais avec une grande avidité tous les conseils prodigués.

La formation était dure, longue, je me rappelle que durant les premières semaines de formation TJ nous faisait monter entre 6 et 8 heures à cheval. Nous étions vidés, épuisés, mais heureux de nous voir progresser aussi rapidement et surtout d’avoir trouvé un instructeur qui sache enseigner.

Et c’est vers la fin de ma formation que TJ accepta de prendre en pension ou au travail, une jument réformée des courses.

Cette jument avait déjà été essayée dans un club, qui non seulement ne s’en sortait pas, mais l’avait déclaré complètement folle et dangereuse.

Il faut dire, qu’elle fut réformée des courses parce qu’elle jetait son cavalier et elle-même contre tout ce qui pouvait se trouver à proximité, mur, barrière, arbre…

A partir de là, elle fut classée dans les chevaux dangereux, mais son propriétaire voulait quand même essayer de la vendre, tout du moins, si quelqu’un était capable de la monter sans se rompre le cou.

Lorsque la jument arriva dans le club TJ nous la présenta et demanda à un autre élève de monter cette jument, pendant la préparation de nos cours avec nos élèves.

Pendant, que mes élèves préparait leur chevaux, j’observais avec délices l’élève désigné par TJ, que j’appréciai peu, se faire malmener de tous les côtés, essayant désespérément de lui demander quelque chose.

Ce fut comique une grande partie du temps, mais je ne lui souhaitais pas de mal, tout de même, car une dizaine de fois la jument se précipita contre les barrières avec la ferme intention de se débarrasser de son cavalier gênant.

Je le vis essayer toutes les ruses pour parvenir à ses fins et surtout essayer de la calmer.

Seulement, la jument ne voulait pas se laisser diriger et encore moins commander. Il mettait la tête de la jument à droite lorsqu’elle allait à gauche toute seule et inversement, tirait sur les rênes lorsqu’elle accélérait, mettait des jambes lorsqu’elle freinait, bref tout cela dans un enchaînement répété et vif car la jument paniquait de plus en plus et ses mouvements devenaient de plus en plus rapides avec un équilibre de plus en plus précaire.

Il faut dire, pour la défense de Bloody Mary qu’elle n’envoya jamais les pieds et  jamais ne se pointa, tout du moins chez TJ.

Evidemment, au bout d’un certain temps la jument se fatiguait  tellement qu’il devenait dangereux pour la sécurité de la jument et du cavalier de continuer. Il s’éloigna comme il pouvait des barrières et mit pied à terre plus rapidement qu’il n’était monté.

Bloody Mary se calma instantanément, et bien que trempée de sueur et de stress, elle se laissa ramenée dans son box.

TJ avait vu la scène et restait songeur sur les qualités de la nouvelle venue.

Que faire ? Arrêter les frais de suite, avant d’engager des frais et au risque de blesser un de ses cavaliers ?

Il décida le lendemain, de me confier la jument.

Sam tu montes Bloody Mary, tu fais attention, elle n’est pas facile, si ça ne va pas, tu descends. C’est sa dernière chance. Me lança t-il.

Je préparai donc, cette jument avec délicatesse, en la rassurant le plus possible. En la brossant, je sentais sa peau frémir et l’inquiétude monter.

Elle avait mal au dos incontestablement et ressentait certainement des courbatures de son épopée de la veille.

Je l’amenai en main dans la carrière et je décidai d’agir avec elle comme avec un poulain.

J’avais baissé l’étrier et je sautillais en ajoutant de plus en plus de poids sur celui-ci. Elle sembla s’étonner et je sentis Bloody Mary s’inquiéter. Voyant, qu’elle ne bougeait pas, je mis le pied à l’étrier, et monta avec précaution en bougeant le moins possible.

Elle était immobile, et pourtant je ne pouvais m’empêcher de revoir la scène de la veille avec une certaine anxiété.

J’avais les mains moites et je ne savais pas comment m’y prendre, pourtant il fallait bien commencer.

Je serrai les jambes délicatement mais elle ne bougea pas. Alors, afin de l’inciter, je mis les jambes un peu plus fort en lui tournant la tête.

Elle avança d’un pas rapide et se mis au trot en direction des barrières. Voyant arriver cet obstacle, j’essayai de tout faire pour l’en dissuader, mais rien à faire. Elle se dirigea dessus, le poitrail en avant et affolée elle se jetait littéralement dedans.

Je lui tournai la tête vers le centre de la carrière en l’incitant à avancer avec mes jambes. Les secondes me semblaient des minutes et les minutes des heures.

Je fis ainsi les quatre coins de la carrière complètement déboussolé et décontenancé, je ne comprenais pas ce qui m’arrivait, rien n’y faisait.

Je sentais mon corps malmené comme un sac de patates, vacillant en avant, en arrière, à droite, à gauche, bref dans tous les sens. J’avais l’impression d’être un débutant, que toute mon expérience passée ne servait à rien et j’avais une heure pour comprendre son fonctionnement, enfin si je réussissais à rester en vie.

Au bout de vingt minutes, je décidais de m’arrêter pour souffler et réfléchir.

Je repensais au cours de TJ et notamment de la leçon : jambe sans main, main sans jambe.

Je me suis dis, que peut être, mes aides étaient trop fortes, trop prononcées, que je lui faisais mal, me souvenant des frémissements de sa peau lors de son pansage.

Alors, après l’avoir rassurée longuement de la voie et de la caresse, je mis les jambes délicatement avec des rênes détendues. Elle fit quelque pas et je ressentis aussitôt ce malaise d’être trimbalé comme un sac de patates.

N’ayant pas tendu les rênes et donc ne pouvant m’y raccrocher, je me contractai dans mon dos. La sensation de balancement s’atténua.

Et c’est alors que je repensai au travail fait à Saumur avec un grand écuyer, je bougeai mes hanches à sa cadence.

Et là, le miracle s’accomplit.

Bloody Mary restait non seulement au pas, mais se laissait diriger, je venais de trouver le bouton.

Je fis la même chose au trot et tout se déroula dans le calme le plus total.

Mais une sensation nouvelle m’avait envahi le corps. Et cette sensation toute nouvelle, qui allait bouleverser ma vision de l’équitation, faisait de moi quelqu’un de fragile mais qui piquait au vif ma curiosité.

Cette sensation était le contrôle du poids du corps.

Dans cette nouvelle émotion, j’entrepris d’aller plus loin en effectuant des figures de manège simples et quelques cessions à la jambe.

J’étais émerveillé de la simplicité de ce langage, émerveillé par la rapidité d’exécution entre l’ordre donné et l’exécution  par le cheval.

Une heure venait de passer et je descendis de cheval fière de moi et complètement sonné par cette découverte.

TJ m’avait observé de loin sans mot dire et venant à moi me dit :

- Finalement elle est bien ! On verra si elle progresse les jours prochains. Finis de t’en occuper et tu la rentres.

Ce que je fis sans tarder car la leçon d’obstacle devait suivre.

Le lendemain, JT me reconfia la jument avec plus d’espoir dans la voix lorsqu’il parlait de ma nouvelle protégée.

Cette fois, la monte ne posa aucun problème, les exercices se suivirent les uns derrière les autres avec une facilité déconcertante. Bloody Mary m’apprit la finesse et le tact en deux leçons seulement, beaucoup mieux qu’aucun humain n'aurait  pu le faire.

A la deuxième leçon, je faisais quasiment tous les exercices de basse école au pas et au trot, y compris le reculer. Seul, le galop représentait encore quelques problèmes car elle avait du mal à ralentir, mais enfin, c’était tout de même une jument de course, et je lui pardonnai facilement cet excès, car finalement elle m’avait donné tellement de plaisir et de satisfaction.

Les jours suivirent et JT continua de me confier Bloody Mary. Nous continuâmes donc à progresser ensemble sur tous les exercices référencés pour le monitorat.

JT faisait venir un ancien champion olympique pour nous donner des cours une fois par mois.

Nous nous mettions à 2 ou 3 par cours afin que cela nous revienne moins cher, car à l’époque il s’agissait de payer 300 francs de l’heure et quand vous dépendez des Assedic, la somme représente un investissement.

En plus, du coût de la leçon, les exercices étaient répétitifs et basés naturellement sur le monitorat. Mais là, où je lui en voulus énormément ce fut lors d’une leçon avec lui, évidement et montant alors Bloody Mary qui exécutait tous les exercices avec une grande facilité, me dit cette phrase que j’ai toujours du mal d’ailleurs à comprendre de la part d’une personne qui enseigne :

Tu travailles avec le poids du corps ? Tu en es déjà là ?

Je ne comprend pas pourquoi  un enseignant quel qu’il soit possédant les connaissances requises ne donne pas son savoir.

Ce savoir, je l’ai acquis par le cœur d’une jument et non par l’avarice du savoir d’un champion olympique qui se nourrit de la pauvreté de ses élèves.

Vous me trouverez peut être un peu sévère mais mon ressentiment face à ce genre de pédagogie me fait sortir de mes gonds. Je comprends parfaitement l’ignorance d’un enseignant, car il ne peut enseigner que ce qu’il a appris ou encore de l’enseignant qui sait faire un exercice mais pas l’exprimer avec des mots justes.

Enfin, voila comment ce passa ma première grande expérience de la part d’une jument qui ne demandait qu' à se faire comprendre.

Par SAM - Publié dans : HISTOIRES VECUES - Communauté : Monde équestre
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